Crise de la dette : Deuxième phase

Alors que les préparatifs fébriles du sommet européen s’intensifient dans une dramatisation suspecte de manipulation de l’opinion, la deuxième phase de la crise de la dette donne en sous-main bien du souci, même si elle n’a pas les honneurs des grands titres. Devenues, à l’instar des États, un mauvais risque pour les investisseurs, les banques européennes connaissent à leur tour de sérieuses difficultés financières et font l’objet de toutes les attentions.

Se défendant d’être un prophète de malheur – un de plus ! – l’économiste en chef de Standard & Poor’s, Jean-Michel Six, justifie les mises sous surveillance de l’agence, qui se succèdent à un rythme soutenu, en énumérant les faits constatés : « D’abord, des perspectives de croissance trop faibles pour modifier la trajectoire de la dette publique à moyen terme. Ensuite, les banques européennes seront confrontées à des besoins de financement extérieur très importants début 2012, ce qui pourrait peser sur la dette publique si elles devaient faire appel à l’aide des États. » Standard & Poor’s a donc logiquement mis à leur tour sous surveillance les grandes banques européennes, après les États.

En attendant, les symptômes exprimant leurs gros soucis se multiplient. Que ce soit le volume des liquidités qu’elles empruntent à la BCE, en forte augmentation, ou celui des dollars qu’elles peuvent se procurer par la même voie, à la suite des accords intervenus entre les grandes banques centrales, dont la Fed. La hausse des dépôts effectués par les banques à la BCE exprime également sans équivoque la situation : les banques préfèrent la faible rémunération que cela leur procure aux risques d’un prêt à leurs consœurs via le marché interbancaire.

Elles rencontrent en effet une grande nouveauté : la désaffection prononcée des investisseurs, leur créant des difficultés pour se refinancer, alors qu’elles enregistrent une pénurie de collatéral devenu indispensable. Car le marché obligataire réclame des garanties, des actifs auxquels sont adossés les émissions d’obligations sécurisées, qui seules ont encore la faveur des investisseurs. En annonçant mettre sous surveillance la dette subordonnée de 90 établissements bancaires, c’est-à-dire celle dont le remboursement passe après d’autres dettes, Moody’s a contribué a assécher ce marché et à contraint les banques à se reporter sur celui de la dette sécurisée pour se refinancer. A l’arrivée, 720 milliards d’euros de dettes devront être refinancés l’année prochaine, un mur que les banques ne savent pas comment franchir par elles-mêmes.

Elles sont par ailleurs prises en tenaille, devant constater la dévalorisation de leur capital, déprécier à la valeur du marché les obligations souveraines qu’elles détiennent encore – quand elles ne s’en sont pas délestées – et assumer dans certains cas des retraits significatifs des dépôts, tout en devant augmenter leurs fonds propres. Or l’Autorité européenne des banques, va rendre son verdict et devrait encore hausser ses exigences à ce propos. Mario Draghi vient de s’en inquiéter, craignant qu’elles tirent dans un sens alors qu’il pousse dans l’autre.

Le danger est que, soumises à ces contraintes ou afin de les satisfaire, les banques s’engagent résolument dans la seule voie qui leur restera disponible, une fois vendues certaines activités et opérées des opérations de rachat de leur propre dette (buy-back), à un prix supérieur à celui du marché mais inférieur à leur valeur faciale. En l’occurrence à diminuer leurs encours de crédit, afin de continuer à réduire la taille de leurs bilans.

Les Etats sont donc pris entre deux feux : soit subir les conséquences négatives pour l’économie d’une diminution du crédit, soit risquer de devoir se porter au secours des banques, en leur apportant leur garantie, voire même des fonds, si elles ne parviennent pas à se renforcer d’elles-mêmes. Alors qu’ils n’ont plus les moyens dont ils disposaient lors de l’épisode précédent.

Le risque est grand que la première option ne soit suivie, accentuant les fortes tensions récessives que connait déjà l’économie, auxquelles concourent déjà les coupes budgétaires. Ce qui explique que la BCE ne reste pas inactive, apportant avec les moyens dont elle dispose toute l’aide possible aux établissements bancaires.

Les nouvelles dispositions sont de trois ordres, une fois décidée aujourd’hui une baisse de son taux directeur à 1% : un allongement de la durée de ses prêts à 36 mois (trois ans), un assouplissement des conditions d’éligibilité du collatéral apporté par les banques en garantie de leurs emprunts, en raison de la pénurie précédemment évoquée, ainsi que l’abaissement de 2% à 1% du niveau des réserves obligatoires des banques, le montant que les banques doivent placer à la BCE lorsqu’elles accordent un prêt. Cela fait suite à la mise à disposition de dollars, suite aux accords déjà intervenus avec les autres banques centrales, dont la Fed, pour suppléer à la défaillance des fonds monétaires américains, qui se sont retirés du marché par prudence.

Au final, la BCE se substitue aux marchés, pour le temps qui faudra et les montants qui seront nécessaires, aux meilleures conditions. Il est anticipé que les problèmes rencontrés par les banques seront de longue durée.

D’autres dispositions ont été prises ou sont en passe de l’être, afin d’aider au renforcement des fonds propres des banques. On a déjà fait état de la réévaluation de leurs modèles internes permettant de pondérer le risque de leurs actifs, afin de déterminer la valeur de leur engagement et partant, le ratio exprimant le rapport entre celui-ci et leurs fonds propres. Mais il serait question de revenir si besoin est sur l’exigence – formulée par l’Autorité européennes des banques – de valoriser la dette souveraine au prix du marché. Dans les deux cas, il s’agirait donc d’améliorer le ratio des banques, non pas en renforçant leurs fonds propres mais en améliorant comptablement la valeur des actifs qu’elles détiennent.

En dernière ligne de défense, et si nécessaire, il ne restera plus comme seule issue que d’apporter aux banques un soutien public. Les Français ont comme d’habitude expliqué que cela ne serait pas nécessaire, tandis que les Allemands réactivaient le Soffin, le fonds précédemment mis en place à cet effet, qui pourrait procurer aux banques des garanties allant jusqu’à 400 milliards d’euros. Bruxelles a entretemps prorogé l’activation des règles relatives aux autorisations d’aides publiques aux banques.

Que constater, si ce n’est que les deux faces de la crise de la dette, publique et privée, se contaminent réciproquement ? Elles ne bénéficient pas du même traitement, mais leur effet conjugué va faire encore plonger davantage l’économie dans la longue période de récession qui s’annonce, les États n’ayant plus de marge de manœuvre.

Quant à la dette publique, un nouveau montage financier est parallèlement à l’étude, afin de créer un pare-feu – la nouvelle expression en vogue – au cas où les choses tourneraient mal pour l’Italie et l’Espagne. Il est dorénavant question d’un double contournement. Non seulement le FMI serait utilisé afin d’éviter que la BCE ne soit en première ligne, mais la contribution de celle-ci ne serait plus sollicitée, les banques centrales nationales suppléant au financement du FMI à sa place, qu’elles appartiennent ou non aux pays de la zone euro. On voit toutefois mal la Bundesbank souscrire à ce montage, alors que Mario Draghi vient de refroidir les espoirs de tous ceux qui espèrent vainement en la BCE et avaient interprété ses propos précédents comme une ouverture, qu’il a aujourd’hui démentie ! Ce que la BCE fait pour les banques, elle ne le fait pas pour les États, mais les marchés ne s’en satisferont pas.

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