Condition pour comprendre le fonctionnement du système monétaire

Depuis 1971, nous sommes dans un système de changes dits ‘flottants’, c’est-à-dire qui réajuste les variations des monnaies entre elles sans aucun point fixe, à l’inverse d’un système, comme l’était par exemple le précédent (Bretton Woods) où un point fixe était défini pour l’ensemble des monnaies, qui s’y référençaient de manière permanente afin de déterminer leur ‘valeur’ relativement à ce point fixe : les 35 $ que valaient une once d’or.

En fait, le système monétaire actuel n’est pas tout à fait un système sans point fixe puisque, au sein de ce système de change dit ‘flottants’ qui succéda au système de change dollar-or, subsiste néanmoins un point fixe : le dollar. A cette différence près néanmoins que le dollar n’est qu’une monnaie fiduciaire comme une autre et qu’elle n’est plus, cette fois, arrimée à un ‘objet’ de change fixe non fiduciaire, la plupart du temps lié à l’or.

Depuis 40 ans donc, nous aurions dû percevoir ce qu’un tel système monétaire aurait dû refléter, mettre en exergue : les rapports de force entre nations, au travers de leurs monnaies. Or, la spécificité de ce système est que justement, par ‘convention’ entre nations (en fait, l’ensemble des nations mises devant le fait accompli de manière unilatérale par une seule nation, les Etats-Unis), ce système monétaire conserva une monnaie dite de ‘référence’, malgré l’absence de tout change fixe non fiduciaire : le dollar.

De sorte que par un tour de passe-passe, un système monétaire ‘flottant’ conserva les apparences d’un systèmes de change fixe, alors même que plus rien ne le liait à un point non fiduciaire, à savoir l’or.

Comment expliquer ceci ou plutôt, comment comprendre que les nations vinrent à croire en cette illusion ?

Cette illusion fut rendue ‘réelle’ pour l’ensemble des participants à ce système monétaire, alors même que les rapports de force étaient pour le moins inversés pour le dollar en 1971, parce qu’elle s’appuya sur la théorie de la ‘valeur’ : le dollar, malgré son absence de point fixe non fiduciaire et malgré un rapport de force défavorable, demeura la monnaie dite ‘de référence’.

En premier lieu, lorsque Nixon désarrime brutalement le dollar de l’once d’or, les nations sont placées devant le fait accompli, sans avoir pu ou être en capacité de mettre en oeuvre un système alternatif : ce sera la force du dollar. Car parmi les monnaies fiduciaires, quelles sont celles qui pourraient prendre le relais de celui-ci pour mettre en oeuvre un système de parité, ‘flottant’ ou non ? Aucune, ou tout du moins, aucune monnaie ne se sent l’envie de prendre ce rôle, soit qu’elles avaient déjà été échaudées, soit qu’elles pressentaient que le poste en question n’était pas si intéressant …

En quelque sorte, le dollar possédait la rareté suivante : à la fois très répandu dans le monde (de par le fait que c’était la monnaie fiduciaire référente dans le système de change fixe précédent) et à la fois seule monnaie fiduciaire au sein de sa classe de monnaie à pouvoir prétendre incarner ce rôle.

Mais plus largement, si les nations acceptèrent que le dollar endosse cette fonction alors même que les rapports de force étaient en sa défaveur, c’est surtout parce que le ‘génie’ des Américains a été de s’appuyer sur la théorie de la ‘valeur’ : puisque nous sommes incapables de donner une signification aux fluctuations des prix des monnaies entre elles mais que nous sommes aussi incapables d’arrimer le dollar à un ‘objet’ un tant soit peu ‘fixe’ (soit non fiduciaire), comme l’or, alors nous transmettons au dollar … la ‘valeur’, en lui attribuant le rôle de ‘monnaie de référence’. Dès lors, en tant que ‘monnaie de référence’, le dollar s’extrait des rapports de force monétaires et masque le fait que ceux-ci sont en sa défaveur. ‘Mieux’, cette fonction masque in fine tous les rapports de force monétaires, en attribuant au dollar une ‘valeur’ intrinsèque, qui permet d’ailleurs de donner un sens aux fluctuations monétaires par rapport à lui et de légitimer sa fonction et le système dont il est la clef de voûte.

Et la boucle est bouclée : la réalité empirique (celle que l’on observe par nos sens) a créé au sein de la réalité objective (le monde des idées, cher à Platon) un concept (la ‘valeur’) dont la réalité empirique se sert pour masquer certains aspects de la réalité empirique qui sont en sa défaveur (les rapports de force et même leur existence) et modifier ainsi la réalité en sa faveur (la pérennisation des déficits US).

Pour ceux qui connaissent ou souhaiteraient comprendre la théorie de la formation des prix d’Aristote révélée par Paul Jorion (Le prix – 2010 : 69-94), on retrouve en l’espèce les différents aspects qui constituent cette théorie :

– l’inexplicabilité des fluctuations des prix,
– la création d’une ‘valeur’ comme référence ‘fixe’ autour de laquelle les fluctuations ‘s’organisent’,
– la ‘valeur’ comme artefact, masquant les rapports de force ainsi que leurs existences,
– la rareté relative d’un ‘objet’ au sein de sa classe comme élément déterminant son prix (sa ‘valeur’ dans le cadre de ce système).

Très clairement donc, la théorie de la formation des prix s’applique parfaitement à l’analyse du système monétaire tel qu’il existe aujourd’hui, pour mieux en saisir les mécanismes mais aussi les enjeux.

Plus largement, cette théorie permet surtout de mettre à bas TOUT système monétaire dont le fonctionnement se réaliserait sur la base d’une théorie de la valeur, à savoir une ‘monnaie de référence’, une ‘valeur fixe’ qui servirait à ‘expliquer’ les fluctuations des prix des monnaies, qu’elles soient fiduciaires … ou non.

En effet, en élargissant la perspective d’analyse au-delà même de ces 40 dernières années, on constate tout autant que les différents systèmes de change dits ‘non flottant’ ou à ‘change fixe’, qui se sont appuyés essentiellement sur l’or, ont tous échoué : que ce soit le Gold Exchange Standard, le dollar-or, le franc-or, la livre sterling (adossée à la couronne-or) ou même d’autres tentatives actuelles (dinar-or, monnaie des pays du Golfe) ou encore, méconnue (l’Union Latine). Tous ces systèmes monétaires internationaux ou à effets internationaux se sont donc fondés sur l’or, avec différents systèmes métriques d’évaluation ou avec d’autres types de systèmes de référence.

L’or avait deux avantages, qu’on lui attribuait comme ‘intrinsèques’ : sa rareté (en quantité disponible) et son ancienneté et son ‘universalité’ comme ‘valeur’ de référence dans l’histoire humaine.

Ces avantages lui conféraient, dans un système monétaire ‘fixe’, un ancrage dans la réalité empirique, à laquelle aucune monnaie fiduciaire ne pouvait prétendre. Pour autant, de la même manière, l’or n’était qu’un artefact, certes de ‘qualité’ supérieure à une monnaie fiduciaire, car sa ‘fixité’ n’a été déterminée que parce que l’on était incapable d’expliquer les fluctuations des prix des monnaies.

De même, l’or servait lui aussi à ‘masquer’ les rapports de force existants entre les nations, rapports de force qui, lorsque les tensions étaient par trop importantes, finissaient toujours par faire valoir leur existence (et leurs ‘droits’). Les différents systèmes monétaires à parité dite ‘fixe’ (sur l’or) se sont tous effondrés, à plus ou moins longue échéance (125 ans pour le plus durable : le franc-or, 1803-1928), lors d’apogées de rapports de forces internationaux : première guerre mondiale, crise de 29, guerre du Vietnam, …

En fait, quel que soit ‘l’étalon’ monétaire choisi ou la ‘monnaie de référence’, on ne peut que constater que ces différents systèmes monétaires se sont tous fondés sur la théorie de la ‘valeur’, comme point fixe de référence et que ce faisant, il se sont tous écroulés parce que justement ils servaient à masquer la réalité empirique, soit les rapports de force. Or, une fois ceux-ci ‘hors de proportion’ (hors de contrôle pour ce type de système monétaire), la réalité empirique reprend ses droits face à la réalité objective.

A l’inverse, le système de Keynes était fondé sur la réalité empirique (différentiels commerciaux) et ne créait pas d’étalon, soit, ne se fondait pas sur une ‘valeur’ définie comme fixe mais au contraire, résultante des rapports de force. C’est tout l’immense mérite de Keynes que d’avoir compris que tout système monétaire qui se fonderait, encore une fois, sur un ‘étalon’ serait appelé tôt ou tard à s’effondrer.

D’où son opposition viscérale à l’or, qu’il qualifiait de ‘relique barbare’, pour avoir contribué à pérenniser pendant plusieurs siècles l’illusion de la scientificité de la théorie de la ‘valeur’ au niveau monétaire.

Dès lors donc que l’on cherchera à refonder le système monétaire actuel en utilisant la théorie de la ‘valeur’, soit par la création d’un nième ‘étalon’ (y compris l’adjonction d’une option au système de compensation de Keynes, tel que le définit Pierre Sarton du Jonchay et quels que soient les mérites démocratiques de celle-ci), ce système monétaire sera appelé à s’effondrer.

C’est le cas actuellement.
L’effondrement en cours est bien celui du dollar.
Celui qui doit suivre devrait être celui de l’euro, à la fois parce qu’il est lui aussi un membre éminent de ce type de système et à la fois parce qu’en lieu et place d’être une monnaie commune, l’euro est une monnaie unique.
Clefs de voûte de ce système monétaire, l’un mondialement, l’autre régionalement, ces effondrements feront s’écrouler le système monétaire dans son ensemble.
Et aucune monnaie fiduciaire, ni même l’or, ne pourra le refonder.
Seul un système de type bancor, imaginé par Keynes est en mesure de le faire. Car il est le seul à ce jour à avoir fondé un système monétaire non pas sur la théorie de la ‘valeur’ mais bien, sans le savoir, sur celle de la formation des prix, définie par Aristote et révélée par Paul Jorion.
C’est cette théorie qui lui manqua pour défendre son projet en 1944 face à l’étalon dollar-or.

Puisque nécessité de refonder le système monétaire il y a par un nouveau Bretton Woods, encore faut-il rappeler cette évidence et ne pas jeter, encore une fois, le voile de la ‘valeur’ sur cette refondation, en empêchant l’unification de la théorie monétaire de Keynes par la compensation et celle de la formation des prix.

Théorie dont tout laisse à penser qu’elle est un nouveau paradigme : « conception théorique ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d’explication envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée. ».

Plus concrètement, une théorie capable de donner sens à tout type de fait observé au sein d’un même domaine.

Disons, l’économie, par exemple.

Source

Publicités

, , , ,

  1. Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :